mardi 3 mars 2009

Petite histoire des enquêtes et sondages d'opinion

La collecte, l'analyse et la prise en compte de l'opinion sont, dans l'histoire, directement associés à l'avènement du vote universel.

En effet, après le modèle Athénien qui posa certains jalons de la consultation démocratique, l'on s'est peu préoccupé pendant de longs siècles de l'opinion publique: les élites "savantes" ont pris seules l'ensemble des décisions et les recensements et quantification de faits sociaux serviront essentiellement aux pouvoirs inquisitoriaux, fiscaux et de police.

Il a fallu attendre l'avènement de l'imprimerie avec l'émergence d'un large public "éclairé" favorisant l'essor de nouvelles réflexions philosophiques, puis la fin du 18ème siècle avec les révolutions françaises et américaines, pour que soient finalement introduites les bases institutionnelles modernes d'un pouvoir d'élection et d'arbitrage populaire : le suffrage de masse.

Mais comme l'introduisit James Bryce, penseur américain décédé en 1922, la démocratie d’élection n’est sans doute pas le stade ultime : "un quatrième stade sera atteint lorsque la volonté de la majorité des citoyens pourra être déterminée à tout moment, et sans la nécessité de passer par un corps de représentants, et si possible même sans la nécessité de la machinerie du vote".

A partir de cette étape, l’idéal normatif cède la place à l’observation empirique des attitudes et, bientôt, à la mesure quotidienne de l’opinion publique. Désormais l’on s’intéressera moins aux discussions théoriques sur la nature de l’opinion qu’à l’addition de toutes les opinions particulières, qui toutes ensembles, forment l’opinion publique. L’approche quantitative joue un rôle de plus en plus déterminant dans la qualification d’une opinion commune.

Les théories des "probabilités" et du "théorème central limite" trouvent leurs sources, à la fin du 18ème siècle, dans les travaux de Pascal, Fermat, Bernouilli, Laplace, mais les premières inférences statistiques sont le fait de l’Ecole anglaise, Graunt et Petty. A partir de ces travaux théoriques - "Plus la taille des échantillons est grande, plus la distribution d’échantillonnage des moyennes s’approche d’une distribution normale, et ceci quelle que soit la forme de la distribution" (Laplace) -, il est possible de calculer l’erreur à laquelle on peut s’attendre lorsque l’on tire un échantillon d’une certaine taille plutôt que de prendre l’ensemble de la population.

L'on situe la première grande enquête d'opinion aux Etats-Unis en 1824: deux grands titres de presse, le "Harrisburg Pennsylvania" et le "Raleigh Star", organisèrent des "show votes" pendant la campagne des élections présidentielles.

Ensuite, dans les années 1930, c'est avec George Gallup que les sondages se présentent comme une technique objective associée au prestige des sciences mathématiques, au service de la démocratie car porte-paroles de "la voix du peuple". Ils apportent rapidement des gages de leur efficacité sociale par la prédiction du résultat des élections et ils peuvent alors tirer profit de cette reconnaissance pour s'étendre au delà du terrains électoral : les sondages d’actualité et les études de marché.

Aujourd'hui, les méthodologies de sondage se composent essentiellement de l’échantillonnage (développement des probabilités, élaboration de la pratique liée à l’échantillonnage, estimation des biais et des marges d’erreurs associés aux divers types d’échantillons) et de l'analyse des données (corrélations, régressions, analyses de classification, factorielle, tables de survie et tests statistiques associés).

Bien que les sondages soient incontestablement le reflet de la vigueur démocratique de sociétés où le citoyen endosse des rôles étendus d'arbitre - à contrario, par exemple, de 1942 à 1944, leur pratique disparut complètement sous le régime de Vichy -, l'on peut s'interroger sur leur capacité à "domestiquer" et parfois "manipuler" la démocratie, en donnant à leurs commanditaires le pouvoir d’invoquer la "majorité silencieuse" qui n’a pas d’opinion sur un sujet, pour lutter contre la minorité de ceux qui le connaissent vraiment et s’opposent au pouvoir.

Ainsi, est-il pertinent d'observer l'émergence actuelle d'une démocratie participative informelle, de débats qui exploitent hors des cadres institutionnels les formidables capacités d'expression individuelle et de mise en réseau universel d'Internet, comme une dynamique nouvelle contre-balaçant les risques d'emprise des sondages sur la démocratie !

Liens :
Wikipedia - Opinion populaire
La vie des idées - En quête de l'opinion publique
Encyclopedia.com - The Columbia Encyclopedia, Sixth Edition. 2008 - Poll
Eleves ENS - Histoire des sondages
Clicanoo - Peut-on encoore faire confiance aux enquêtes d'opinion ?